La pandémie nous a-t-elle rendus plus seuls ? Et à partir de quand la solitude devient-elle un trouble dépressif ? Si vous souhaitez obtenir des réponses à ces questions d'un point de vue médical de haut niveau, adressez-vous à un spécialiste incontesté, tel que le Dr Yasin Möller, Priv.-Doz. Celui-ci est non seulement médecin spécialiste en psychiatrie et psychothérapie, mais aussi en neurologie et en médecine des addictions, ainsi qu’en santé publique et médecine sociale. En tant que directeur médical et administrateur, le Dr Möller dirige l’Akutklinik Albstadt GmbH, une clinique privée de médecine psychosomatique. Dans un entretien avec le Leading Medicine Guide, cet expert reconnu de la psyché humaine répond à nos questions. Il explique ce qui distingue la solitude de l’isolement social, nous parle de son quotidien professionnel et nous dévoile ce qui aide vraiment à lutter contre la solitude.

Leading Medicine Guide : La solitude est l’un des grands thèmes de notre époque – au Royaume-Uni, un ministère a même été créé pour lutter contre la solitude. Dans quelle mesure êtes-vous confronté à cette problématique dans votre quotidien professionnel ?
PD Dr. med. Möller : La solitude est un phénomène que j’observe très fréquemment dans ma pratique professionnelle. De plus, je m’intéresse particulièrement aux phénomènes qui ont une importance sociale et qui touchent aussi bien la psychiatrie que la psychothérapie. Le thème du coronavirus comporte lui aussi de nombreux aspects psychologiques et psychiatriques.
Leading Medicine Guide : Dans le sillage de la pandémie de COVID-19, nous assistons à un isolement social dont la fin n'est pas encore en vue. On constate une augmentation massive du recours aux services psychothérapeutiques, en particulier chez les jeunes. Les places en thérapie sont rares, les centres de consultation psychosociale sont surchargés. Comment cela se traduit-il dans votre quotidien professionnel ?
PD Dr Möller : Chez nos patients, le sujet du coronavirus revient souvent sur le tapis, mais moins parce que les patients eux-mêmes seraient atteints du coronavirus, que parce qu’il s’agit d’un sujet qui plane dans l’air et qui est source d’angoisse. Les gens se demandent : dans quelle mesure puis-je m’infecter et tomber malade ? Mais d’autres conséquences de la pandémie se font également sentir pour les gens, par exemple lorsque les contacts avec les membres de la famille sont rendus difficiles. Les personnes âgées, en particulier, souffrent du fait que leurs petits-enfants ne peuvent plus leur rendre visite par crainte d’une infection. De plus, tout phénomène social important peut devenir un facteur de troubles psychiques, y compris la pandémie.
Leading Medicine Guide : La pandémie entraîne-t-elle donc une augmentation des troubles psychiques ?
PD Dr Möller : Il apparaît de plus en plus clairement que la pandémie a de graves conséquences psychologiques pour de nombreuses personnes. Nous disposons désormais des données d’une étude qui a mis en évidence des troubles psychiques chez environ 20 % des patients atteints. Il s’agit notamment de troubles anxieux et de dépressions. La fréquence de ces maladies est ainsi nettement supérieure à celle observée dans la population générale, tout comme par rapport à certaines autres maladies, par exemple les maladies respiratoires. Il est nécessaire de procéder à une évaluation nuancée des conséquences psychologiques de la Covid.
Leading Medicine Guide : On entend déjà souvent dire que la pandémie pourrait entraîner une augmentation du nombre de suicides. Qu'en est-il exactement ?
PD Dr Möller : L'hypothèse selon laquelle la fréquence des suicides aurait augmenté pendant la pandémie n'a pas été confirmée par une étude internationale. Les symptômes psychiques existants chez des personnes déjà malades, indépendamment de la pandémie, peuvent s’aggraver. En contact direct avec des patients dépressifs, par exemple, on constate souvent que l’isolement social s’est encore accru.
Leading Medicine Guide : Comment évaluez-vous le glissement croissant des contacts sociaux vers le monde virtuel ? Est-ce aussi bien de retrouver sa meilleure amie sur Zoom plutôt qu’au café comme avant ? Ou cela nous rend-il plus seuls ?
PD Dr Möller : Je vois cela d’un œil positif, c’est une alternative. Pour le dire simplement : un contact via Skype vaut toujours mieux que pas de contact du tout. Bien sûr, cela ne peut pas remplacer les interactions en personne, ni la proximité physique. Mais je soutiens les contacts virtuels dès qu’ils sont possibles, car je pense qu’ils permettent de contrer, au moins en partie, le sentiment d’isolement social. Mais surtout chez les enfants, la communication non verbale joue un rôle important : avoir son petit-enfant sur les genoux et le serrer dans ses bras procure un sentiment de proximité qu'aucun contact virtuel ne peut remplacer.
Leading Medicine Guide : Cette évolution pourrait conduire à ce que certains domaines de la société, comme l'enseignement universitaire, passent entièrement au format virtuel ou hybride. Devrions-nous considérer cela avec prudence ?
PD Dr Möller : Il n’existe aucune preuve formelle établissant un lien entre la diffusion future des médias Internet et le développement de l’isolement social. Il est toutefois important de distinguer les termes : la notion de solitude est subjective – « je me sens seul ». Ce sentiment peut également m’envahir lorsque je suis en compagnie d’autres personnes. L’isolement social est en revanche un concept objectif qui pose la question suivante : combien y a-t-il de contacts sociaux et comment sont-ils utilisés ?
Leading Medicine Guide : La pandémie a certainement contribué à l’isolement social, mais le coronavirus nous a-t-il rendus plus seuls en tant que société ?
PD Dr Möller : Le coronavirus a remis le thème de l’isolement social au centre de l’attention de la société : de nombreuses personnes se plaignent d’être socialement isolées en raison de la pandémie. La fréquence croissante du recours aux services de psychothérapie que vous avez déjà mentionnée est liée, au moins en partie, à la solitude ressentie. L'isolement est un symptôme de la plupart des maladies mentales, en particulier des troubles dépressifs. Les patients se sentent seuls et, au cours de leur maladie, ils montrent une diminution des contacts sociaux qu'ils entretenaient auparavant.
Leading Medicine Guide : Où s’arrête la solitude « normale » et où commence une maladie mentale, comme la dépression ? Quels en sont les signes ?
PD Dr méd. Möller : Le sentiment d’être seul n’est pas en soi une maladie. Il existe probablement aussi des personnes qui recherchent la solitude, qui l’ont choisie comme mode de vie. Cela devient une maladie mentale lorsque d’autres symptômes s’ajoutent au sentiment de solitude. Par exemple, des troubles du sommeil, des troubles de l’appétit, des troubles physiques, un état dépressif. L’humeur dépressive se caractérise par un sentiment de désespoir, la perte de perspectives, le doute quant à l’estime de soi et, par conséquent, l’impression d’être incapable de changer les choses dans sa propre vie.
Leading Medicine Guide : De nombreuses personnes se présentent à votre clinique avec ces symptômes. Vous avez une approche très holistique. Qu'est-ce que cela signifie exactement ?
PD Dr Möller : Je pense qu’il faut aborder la maladie mentale à tous les niveaux où elle se manifeste. Cela varie d’une patiente à l’autre. Chez certaines, la tristesse est au premier plan, chez d’autres, ce sont les troubles physiques. Pour d’autres encore, l’isolement est un symptôme central de la dépression.
Leading Medicine Guide : Comment y faites-vous face ?
PD Dr Möller : Les thérapies de groupe peuvent constituer un moment important pour aider chaque personne à s’ouvrir davantage aux autres et créer une atmosphère propice à des échanges en toute confiance. Mais au-delà des thérapies, la vie en communauté au quotidien dans une clinique peut déjà contribuer fortement à la reprise des contacts sociaux.

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Leading Medicine Guide : Et comment les choses se passent-elles après la sortie de la clinique ?
PD Dr méd. Möller : Lutter contre l’isolement constitue également une part importante des efforts post-hospitaliers. Il faut donc se poser la question très tôt : que se passe-t-il après la sortie ? Comment pouvons-nous veiller à ce que le patient renoue davantage de contacts sociaux après sa sortie ? Les possibilités disponibles sont limitées, mais elles existent. Nous pouvons orienter les patients vers des groupes ; il existe en effet une grande variété de groupes d’entraide pour les différents tableaux cliniques. Nous encourageons également les personnes à renouer, peut-être dès leur séjour à l’hôpital, avec les contacts sociaux qu’elles entretenaient auparavant. Il s’agit donc ici de reprendre contact avec des personnes avec lesquelles le lien s’est peut-être rompu en raison de la maladie.
Leading Medicine Guide : Avez-vous de l'expérience en matière d'exercices de pleine conscience et de méditation pour lutter contre la solitude et les maladies psychiques ?
PD Dr Möller : La pleine conscience et la méditation sont des éléments thérapeutiques importants dans le cadre d’une approche holistique. Je ne les considérerais toutefois pas comme des techniques thérapeutiques isolées, mais toujours en association avec d’autres approches thérapeutiques. Elles peuvent alors jouer un rôle important. Mais si nous parlons concrètement de solitude, je pense que les techniques thérapeutiques actives et moins contemplatives doivent être privilégiées. Cela implique notamment de mettre l'accent sur une structure quotidienne claire : les patients doivent savoir comment la journée commence et comment elle se termine. Mais le sport, la gymnastique et les jeux en groupe sont également importants dans ce contexte.
Leading Medicine Guide : Qu'est-ce qui aide vraiment à lutter contre la solitude ?
PD Dr méd. Möller : Il est important que tous ceux qui le souhaitent disposent de possibilités pour sortir de la solitude. Une alimentation saine et équilibrée, une activité physique régulière, des routines structurantes jouent ici un rôle, mais aussi le fait de cultiver des intérêts culturels. Au départ, ces points peuvent tous avoir la même importance. Il s'agit pour chaque patient de choisir parmi ce bouquet ce qui lui convient, car les intérêts varient considérablement.
Leading Medicine Guide : Vous êtes également spécialiste en neurologie – quel est l’impact de la solitude sur notre cerveau ?
PD Dr Möller : Je m'en tiendrai ici à l'aspect psychiatrique et je peux dire que, dans la pratique, il existe un lien entre l'isolement social et le développement de troubles psychiques, notamment la dépression. Des études montrent que les personnes qui vivent dans un isolement social extrême tombent plus souvent malades et ont une espérance de vie plus faible. On peut interpréter cela de différentes manières et dire, par exemple, que ces personnes cherchent de l’aide trop tard. On ne peut donc pas en déduire de manière générale qu’il existe des modifications organiques et neurologiques dues à la solitude.
Leading Medicine Guide : Mais ?
PD Dr Möller : Bien sûr, en psychiatrie, il faut toujours commencer par exclure les troubles organiques comme causes de certains symptômes. Il se peut, par exemple, qu’une patiente présentant une forte baisse de motivation, qui passe toute la journée sur son canapé et ne sort plus de chez elle, souffre d’une baisse de motivation pour des raisons organiques. Cependant, d'après l'état actuel de la recherche, on ne peut pas affirmer qu'il existe des raisons neurobiologiques pour lesquelles les gens se sentent seuls.
Leading Medicine Guide : Un grand merci pour cet entretien passionnant et instructif, Monsieur le Dr Yasin Möller !

